{N}3,{/}14: Cette "lettre d'Assu\u00e9rus" est avec l'autre du chapitre 15 une des pages les plus remarquables du livre.
Une premi\u00e8re fa\u00e7on de la lire est d'y voir un mod\u00e8le de ce que pensent, disent et \u00e9crivent les r\u00e9gimes totalitaires et les dictatures militaires de partout et de tous les temps. Celui qui, pour des raisons de conscience, refuse quelque exigence de ceux qui sont au pouvoir, est un tra\u00eetre envers sa patrie ou envers le peuple. Le livre montre comment ce totalitarisme recouvre une v\u00e9ritable idol\u00e2trie des dirigeants consid\u00e9r\u00e9s comme infaillibles. Il faudra toujours rappeler que les nations et leurs arm\u00e9es, ne sont que des moyens au service de la communaut\u00e9 internationale et de la paix, laquelle requiert des hommes et des consciences libres.
Cette lettre accuse la libert\u00e9 de conscience du peuple juif, libert\u00e9 qui ne doit pas \u00eatre moindre chez les chr\u00e9tiens. Elle nous fait voir pourquoi les soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9, tr\u00e8s peu respectueuses des droits de la personne humaine - m\u00eame quand elles se voulaient chr\u00e9tiennes - ne pouvaient pas tol\u00e9rer les Juifs. Pour les m\u00eames raisons les chr\u00e9tiens sont pers\u00e9cut\u00e9s ou soumis \u00e0 bien des contraintes aujourd'hui dans de grands pays, m\u00eame d\u00e9mocratiques, o\u00f9 les majorit\u00e9s sont d'une autre religion.
L'auteur laisse appara\u00eetre les tensions qui opposaient les Juifs aux autres peuples au milieu desquels ils vivaient. Ils avaient habituellement une sup\u00e9riorit\u00e9 culturelle, et leur \u00e9troite solidarit\u00e9 \u00e9tait une v\u00e9ritable force; cela leur valait tout \u00e0 la fois admiration et envie. Leur mode de vie semblait \u00e9trange (Sg 2,14-15), ce qui faisait na\u00eetre des soup\u00e7ons dont les cons\u00e9quences pouvaient \u00eatre tragiques. La fin du livre montrera que la confiance en Dieu de nos p\u00e8res dans la foi n'avait pas encore \u00e9limin\u00e9 la violence et la soif de vengeance.

{N}4,{/}12: Dans les moments difficiles, il y a toujours des gens mieux plac\u00e9s qui ne pensent qu'\u00e0 eux-m\u00eames et essayent de pr\u00e9server leur position. Ils pr\u00e9f\u00e8rent se taire au lieu d'\u00eatre solidaires de ceux qui sont maltrait\u00e9s ou priv\u00e9s de leurs droits. Et s'ils ont une meilleure instruction religieuse, ils savent mieux excuser leur silence. C'est pourquoi Mardoch\u00e9e insiste aupr\u00e8s d'Esther pour lui rappeler sa responsabilit\u00e9.
Je\u00fbnez et priez Dieu pour moi. La grande confiance d'Esther dans les pri\u00e8res de son peuple la conduit \u00e0 mettre sa vie en danger. Comme Mardoch\u00e9e lui-m\u00eame, elle comprend que Dieu ne laissera pas dispara\u00eetre son peuple.

{N}15,{/}4: Remarquer ce paragraphe o\u00f9 l'on parle d'Assu\u00e9rus comme s'il \u00e9tait un Dieu. C'est pourtant le m\u00eame roi pa\u00efen dont Esther parlait avec m\u00e9pris au chapitre pr\u00e9c\u00e9dent.
En voici la raison: les pa\u00efens ob\u00e9issaient \u00e0 leurs rois comme s'ils \u00e9taient dieux, et au lieu de s'opposer \u00e0 eux - ce qui leur aurait amen\u00e9 des pers\u00e9cutions - les Juifs entraient dans le jeu. Ils adressaient au roi leurs louanges avec un double langage; ils pensaient: ce que je dis de Monseigneur le roi, je l'applique \u00e0 mon Seigneur au plus profond de moi (voir la m\u00eame attitude dans Judith 12,14).
Ce dialogue entre Esther et Assu\u00e9rus a donc \u00e9t\u00e9 \u00e9crit comme une parabole: Assu\u00e9rus personnifie le roi tout puissant qui c\u00e8de devant la confiance hardie d'Esther et l'accueille comme une soeur, montrant une tendresse qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. Dieu aime trop celle qu'il aime pour supporter longtemps la vue de son angoisse, et il lui accorde le salut de son peuple.
Tout cela nous aide \u00e0 comprendre pourquoi l'Eglise se souvient du livre d'Esther lorsqu'elle fait l'\u00e9loge de Marie et parle de son intercession pour nous aupr\u00e8s du Christ.

{N}7,{/}1: Dieu assiste ceux qui le lui demandent, mais nous devons toujours nous servir de toutes nos ressources humaines. Esther se confie en Dieu, mais elle emploie aussi la prudence et la tactique n\u00e9cessaire pour ne pas g\u00e2cher ce que Dieu est sur le point d'accomplir.

{N}16,{/}1: Cette lettre compl\u00e8te la premi\u00e8re que nous lisions au chapitre 13. Le roi intervient en faveur des Juifs de la m\u00eame mani\u00e8re irresponsable que lorsqu'il avait ordonn\u00e9 leur massacre. Mais, bien s\u00fbr, le roi n'est pas coupable: c'est Aman qui a tromp\u00e9 le roi. Et d\u00e8s lors, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du roi et le revirement de sa col\u00e8re deviennent le signe de la grande sagesse avec laquelle il corrige les erreurs des autres.
L'auteur d'Esther ridiculise encore une fois la stupidit\u00e9 et la vanit\u00e9 de ces grands hommes qui essaient toujours de convaincre le peuple qu'ils sont indispensables et que sans eux ce serait le chaos. Si le livre d'Esther pr\u00e9tend montrer la providence de Dieu avec son peuple, il \u00e9branle aussi le culte de la personnalit\u00e9 et l'image officielle cr\u00e9\u00e9e par les services de la dictature.

{N}9,{/}1: Nous avons bien du mal \u00e0 comprendre comment le peuple de Dieu peut commettre de tels massacres, et comment ce livre sacr\u00e9 peut les applaudir. C'est qu'\u00e0 l'origine le fanatisme de nos anc\u00eatres \u00e9tait \u00e0 la mesure m\u00eame de leur certitude d'\u00eatre le peuple \u00e9lu de Dieu. Dieu a su patiemment les \u00e9duquer tout au long de l'histoire, mais ce qui lui a \u00e9t\u00e9 le plus difficile, semble-t-il, a \u00e9t\u00e9 de retirer du coeur humain la violence et l'esprit de vengeance. Les proph\u00e8tes eux-m\u00eames n'ont gu\u00e8re pris conscience de la violence qui les habitait en d\u00e9pit de leur communion si \u00e9troite avec Dieu. Dans Gen\u00e8se 34, l'auteur nous montre le scandale qu'avait \u00e9t\u00e9 le viol de la fille de Jacob, mais il ne porte pas de jugement sur les repr\u00e9sailles qui suivirent (v.25-29).
L'histoire nous montre que dans tous les groupes humains la solidarit\u00e9, la justice et la morale ne valaient qu'\u00e0 l'int\u00e9rieur du groupe. Chose plus grave, les historiens observent que les peuples d'occident et du moyen orient ont pratiqu\u00e9 la violence \u00e0 tr\u00e8s large \u00e9chelle au nom de leurs religions, et les peuples chr\u00e9tiens, et les catholiques peut-\u00eatre plus que les autres. Et pourtant, pour paradoxal que cela paraisse, il faut dire que si, un peu partout aujourd'hui, un grand nombre d'hommes et de femmes jettent sur la violence un regard nouveau, nous devons voir l\u00e0 un signe des temps qui ont commenc\u00e9 avec la R\u00e9surrection du Christ. Les paroles de J\u00e9sus, Seigneur de l'histoire, en Mt 5,45-48 sont une grande nouveaut\u00e9 dont l'impact a largement d\u00e9bord\u00e9 les fronti\u00e8res de l'Eglise. Et c'est encore chez les disciples du Christ qu'on trouvera plus facilement des exemples de pardon.

